Je ne me souviens plus à quel moment Céline m’a raconté pour Antoine et ma mère. Ce qu’ils faisaient ensemble, leurs délires de secte, leurs fantasmes débiles d’apocalypse. Je ne me souviens plus à quel moment Céline m’a expliqué comment Antoine a tué ma mère et comment tout ça a été filmé. Je buvais trop. Je me droguais trop.
Il est vingt heures trente. Je me mets en route.
Je laisse le fric dans la chambre – à part cinquante euros en pièces et en billets – que je conserve dans une poche. Je ferme la porte. Je descends l’escalier. Je pose la clé sur le comptoir. Je sors de l’hôtel. Je traverse la ruelle jusqu’à une rue piétonne. La lumière du jour décline – devient orangée. La rue est large et le sol dallé. La foule est dense. Flane. S’entasse dans les magasins. Des magasins de fringues. J’essaie de saisir des conversations mais j’en suis incapable. Le trac me comprime la poitrine et le cerveau. Toutes mes pensées tournent autour de ce qui va se passer dans une heure – autour de ma capacité ou de mon incapacité à le faire.
J’ai encore la gueule de bois.
Je n’arrive pas à imaginer que mes actes débordent du présent sur le futur. A me dire que si je fais quelque chose – les conséquences vont se prolonger au-delà de l’instant. Si je casse un truc – je sais pas – si je tire dans la vitrine de cette boutique de lingerie – il y aura du verre partout – la panique – il faudra subir les conséquences – la routine sera modifiée – une autre se mettra en place – ce serait comme modifier un aiguillage – je trouve ma métaphore banale mais j’en suis content. Si je cogne quelqu’un. Il y aura des traces. Qui dureront. Qui seront réelles – observables. Si je me fais mal. Si – par exemple – je me frappe très fort la tête contre ce mur. Tous les jours pendant des semaines je me souviendrai. La douleur me le rappellera. J’aurais en mémoire la couleur blanc cassé du mur. Sa lisseur. Le graffiti à demi effacé proche de l’endroit où mon crane a percuté la pierre. La poubelle pas loin avec une affiche pour un concert collée dessus. J’aurai un pansement. Peut-être des séquelles. J’ai du mal. A accepter ça. Le débordement du présent dans le futur. Si je tue quelqu’un. Il est mort pour toujours. Pour toujours cet acte sera posé. Il n’aura pas de fin. Si je tue quelqu’un. Alors durant toute ma vie je le tue. Et même après que je sois mort. Je continue de le tuer.
C’est quelque chose que je ne peux pas comprendre. Ca.
Les gens me regardent en coin. Je ne veux pas que mon déguisement m’attire d’ennuis.
J’ai le crâne rasé. J’ai un pantalon de cuir noir et des rangers. J’ai un tee-shirt orné d’un symbole du chaos – c'est-à-dire une croix à huit branches toutes terminées en flèches. Une gabardine noire. Le visage maquillé. Pas très bien mais je vais faire avec – du fond de teint blanc et du barbouillage noir autour des yeux et la bouche. J’ai mon arme. J’ai bu pour me donner du courage. Je n’aurais pas du. Je n’ai pas plus de courage et je sens que mes réflexes sont émoussés. Je me trouve ridicule. On dirait The crow après une chimiothérarie.
Le bar s’appelle Barad-Dur. C’est un lieu de rassemblement de tous les mouvements black metal. Il est à l’écart des rues fréquentées. Il se trouve dans un quartier en rénovation. Des maisons sont vides. Des immeubles sont en travaux. Quelques rues où je ne croise personne. Et puis des gens habillées comme moi et qui vont dans la même direction que moi. La plupart semble se connaître. Quelques-uns me regardent de travers. Il y a ceux qui ont les cheveux très longs et ceux qui ont le crâne rasé. Ceux-là ne sont pas maquillés et portent des tee-shirts à croix celtique et des jeans retroussés et des rangers. Je me demande si je suis crédible. Je mélange plusieurs choses. Les autres se classent aisément à leur façon de s’habiller – leur coiffure – les symboles qui ornent leurs tee-shirts. Les païens. Les fachos. Etc. Moi je fais mariole. Je fais déguisé – et c’est ce que je suis – déguisé.
J’espère qu’il n’y aura pas de bagarre. Ces connards ne me font pas peur – j’ai mon arme – mais je préfère rester discret.
Le bar est ouvert. L’emplacement de la vitrine est muré. Le mur est couvert d’affiches pour des concerts de black metal et pour des rassemblement nationalistes. On discerne tout de même les parpaings. Il y a un néon qui diffuse de la lumière mauve au-dessus de l’entrée. Le nom du bar – Barad-Dur – est peint au pochoir au dessus du néon. La typographie est militaire. Une cinquantaine de personne discute sur le trottoir et dans la rue. Par petits groupes mais tout le monde semble se connaître – au moins de vue. Personne n’est habillé normalement. Les fachos semblent majoritaires. Deux types s’écartent de la porte pour me laisser entrer. Ils me regardent de travers. J’entre. Une musique aggressive et lancinante sort des hauts-parleurs. La lumière est rouge sombre. C’est petit. C’était peut-être une épicerie avant. Il y a une dizaine de personnes presque toutes au comptoir. Du sol au plafond tout est peint en noir – il y a des haches et des épées accrochées au mur – il y a des casques médiévaux et d’autres de la seconde guerre mondiale posés sur une étagère – il y a des posters de groupes sur les murs. Il y a des skins accoudés au comptoir. La scène est vide. Plusieurs groupes jouent ce soir. Ca commence à vingt-et-une heures. Les skins me regardent de travers. L’un deux m’apostrophe :
– Hé la tapette ! C’est pas ce soir Depeche mode !
– T’as oublié ton triangle rose ?Je ne réponds pas. Je m’accoude – à l’autre bout du bar.
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