RIEN - épisode 10
La chambre est bien. Elle est belle. Confortable. Jolie vue. Tout. Tapisserie à fleurs – mais pas moche. Deux photos en noir et blanc – le style Paris au bon vieux temps – encadrées et sous verre. Des petites lampes de chevet avec des abat-jour plissés. Rouge sombre. J’ai envie de boire. Je lutte contre cette envie. Je m’allonge sur le lit. Il est confortable. Large. Avec tous les interrupteurs à portée. J’éteins le plafonnier. J’allume les lampes. Lumière chaude et enveloppante. Belles ombres. Je me sens bien ici. Et puis ça revient : ma mère est morte – Céline est morte. Je me tourne sur le côté. Vers la fenêtre qui me renvoie mon reflet. Quand Céline passait trop longtemps sans boire elle devenait agressive et angoissée. Elle avait des maux de ventre et des migraines. C’était comme ça depuis qu’elle avait mon âge – elle m’a raconté – je n’ai jamais vu – on avait tout ce qu’il fallait à boire – on n’avait aucune envie d’arrêter. L’alcool ne lui causait aucun dégât apparent. Elle avait la peau douce et fine. Elle avait le même genre de voix que les pouffes de ma classe – pas du tout l’allure d’une nana de presque quarante ans. Je me relève. Je fais les cent pas dans la chambre. Des petites lattes soigneusement assemblées. Ca ne grince presque pas. Je ne l’ai jamais vue vomir. Des fois elle se taillait les bras ou le ventre avec un couteau ou alors elle donnait des coups de poings dans les murs jusqu’à se faire saigner les jointures. Le lendemain elle ne pouvait plus bouger les mains. D’autres fois elle voulait se battre avec moi. J’ai envie de sortir. Je ne peux pas rester là à gamberger sans cesse. Il est quelle heure ? Putain je ne sais pas. Il doit être au moins minuit. Je vais voir à la fenêtre. Personne devant le théâtre. Il a l’air fermé. Plus loin il y a un bar. Il a l’air ouvert. Personne en terrasse. Trois tables occupées à l’intérieur. Un type tout seul au comptoir. Il a gardé son imper. Pas beaucoup d’animation. Plus de minuit sans doute. Sa libido devenait incontrôlable et insatiable – quand elle était bourrée. Elle adorait m’exciter – m’allumer. Se refuser à moi et ensuite me prendre de force. Elle était plus forte que moi. Même quand j’étais cuit au point de ne pas pouvoir bander elle y arrivait. Elle aimait des trucs qui m’auraient paru dégueulasses venant d’une autre. Elle aimait que je lui lèche la chatte ou l’anus alors que je venais d’y éjaculer. On buvait tout le temps – du matin au soir. Bière au réveil – elle se réveillait à l’aube – on baisait un peu en fumant des pétards. On se rendormait jusqu’à midi – là on passait au pastis ou au vin et on mangeait ce qu’on trouvait. L’après-midi on marchait dans la campagne ou alors on restait à boire du vin taper des rails d’héro et baiser encore en matant des DVD – on s’endormait à moitié – on parlait – on sortait de la torpeur après le coucher du soleil. On attaquait la vodka et on roulait d’autres pétards – jusqu’à la fin. On ne buvait que des bons alcools – on ne se privait pas – on avait les moyens – avec la liasse que j’avais découverte dans la boite à bijoux. On parlait jusqu’à l’aube – elle me faisait tout son cirque d’allumeuse/violeuse – elle adorait que je la lèche quand elle était à ce stade de défonce – comme ça tous les jours pendant trois mois. Des fois on quittait la maison pour aller se perdre dans la forêt. On allait dans les arbres. On accomplissait des rituels. On faisait des feux. On criait des trucs. C’était bizarre sa religion. J’enfile mon manteau. Je n’oublie pas mon revolver. Tentation de le charger. Non. Ne fais pas cette connerie. Déconne pas. Je sors de la chambre. Je descends l’escalier. Un jeune type en uniforme noir et blanc est à l’accueil. Il me dit bonsoir monsieur. Je lui tends la clé. Je dis à tout à l’heure. Il me dit bonne fin de soirée monsieur. Je sors de l’hôtel. Froid glacial. Je n’ai pas envie de dormir. Non. Je vais passer la nuit éveillé je crois. Et demain : le train. Retrouver ce fils de pute. Retrouver de bâtard. Antoine. Le gendarme. Antoine le gendarme. Je dépasse le bar. Je traverse la place du Chatelet. Le quartier est endormi. Je marche lentement. Je regarde tout – les voitures – les façades – le ciel – la route – je regarde tout – mais rien ne frappe ma conscience. Rien de ce que je vois ne me distrait. Je pense à Céline. A ma mère. Inlassablement. Je tourne en rond. Je ressasse. Je rejoue les conversations. Je me demande ce qu’aurait répondu Céline si j’avais posé autrement la question. Je pose de nouvelles questions. J’écoute les nouvelles réponses de Céline. Je parle à ma mère. J’écoute ses explications. J’écoute surtout les miennes. Je règle mes comptes. Dans ma tête. Avec deux personnes mortes. Ma mère. Morte. Et Céline. Morte. Je leur parle. Je leur parle sans pourvoir m’arrêter et c’est toujours les mêmes phrases. Je n’en peux plus. Je suis épuisé. Je marche. Rien ne me déconcentre.
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